L’Union européenne prévoit d’instaurer en 2023, une taxe carbone sur certains produits importés fabriqués par des entreprises hors d’Europe, dans des pays aux normes environnementales plus souples. Une forme de droit de douane. Le Maroc, qui expédie près de 65% de ses exportations vers l’Europe pourrait être impacté par cette future taxe carbone. Aujourd’hui, les industriels marocains se préparent à relever ce nouveau défi. Que risquent-ils ? Comment s’y mettent-ils ?. 
La décarbonation, nouveau défi de l’industrie marocaine, notamment celle exportatrice vers l’Europe. En effet, en 2023, l’Union européenne projette de taxer les importations aux entreprises étrangères exportant sur son territoire et le Maroc est concerné par ces dispositions en perspective. Concrètement dans ce nouveau mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), l’Europe définirait un seuil d’émissions de gaz à effet de serre à partir duquel une activité économique est considérée comme polluante. « 65% de nos exportations sont à destination de l’Europe. Qu’on le veuille ou pas, la taxe carbone peut nous impacter. Ce n’est plus un sujet de légèreté. Lorsque cette taxe sera mise en œuvre, elle sera certainement flottante. Si la production n’est pas décarbonée, nous serons en risque maximal », prévient un industriel.
Au Maroc, plusieurs secteurs industriels sont concernés par cette nouvelle mesure. Il s’agit notamment de l’automobile, la parachimie, l’électricité, les fertilisants, l’industrie agro-alimentaire, et le textile, entre autres. Plus qu’une année donc pour ces secteurs pour se préparer, afin de faire partie de ceux qui tireront profit du MACF. En attendant, pour beaucoup d’industriels, il est plus que jamais nécessaire de prévenir dès à présent l’éventuel impact que pourrait avoir la taxe carbone sur la compétitivité de l’activité. 
Adil Raiss : Président de la CGEM Nord
« Les grands donneurs d’ordre sont obligés de réduire leur empreinte carbone. C’est dans ce cadre, qu’Inditex nous a exprimé son souhait de voir notre empreinte carbone diminuer. Pour nous, c’est plutôt une chance car si notre industrie est décarbonée, elle va être parmi les premiers pays en développement à offrir une production en industrie décarbonée, ce qui la rend plus attractive pour ses clients… »
L’automobile et le textile en pole position
Et s’il y a des industriels qui essaient de prendre le taureau par les cornes, c’est bien les textiliens dans le Nord du Royaume. Il faut dire, que si les industriels du textile se mobilisent pour ce chantier de la décarbonation, c’est sous l’impulsion de leurs donneurs d’ordre, de leurs clients internationaux comme l’Espagnol Inditex, détenteur de plusieurs marques (Zara, Stradivarius, Massimo Dutti, Pull and Bear, Bershka, Oysho et Uterqüe). Ce géant européen, le plus grand donneur d’ordre du secteur de la confection textile au Maroc à hauteur de 65 %, veut et doit réduire son empreinte carbone en raison notamment, de la future taxe carbone. Résultat : Inditex qui réalise 60 % de son sourcing dans le Royaume, s’est réuni le 25 novembre dernier avec les responsables de la Confédération Générale des Entreprises du Maroc (CGEM) Nord, des opérateurs du textile-habillement, et la Banque européenne d’investissement (BEI). « Les grands donneurs d’ordre sont obligés de réduire leur empreinte carbone. C’est dans ce cadre, qu’Inditex nous a exprimé son souhait de voir notre empreinte carbone diminuer. Pour nous, c’est plutôt une chance car si notre industrie est décarbonée, elle va être parmi les premiers pays en développement à offrir une production en industrie décarbonée, ce qui la rend plus attractive pour ses clients. C’est pourquoi d’ailleurs, nous devons aller plus vite afin que l’offre marocaine soit parmi les premières au monde à respecter ces exigences qui sont devenues aujourd’hui nécessaires », souligne Adil Raiss, Président de la CGEM Nord.
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Ce n’est pas uniquement le secteur du textile-habillement et l’AMITH que la CGEM Nord accompagne sur ce chantier de la réduction de l’empreinte carbone, il est également sur le front avec le secteur automobile, également fortement présent dans cette région. « Le secteur textile-habillement a, en fait, emboité le pas à celui de l’automobile où nous avons enclenché le processus depuis plusieurs mois. Ainsi, nous avons accompagné douze entreprises opérant dans les pièces automobiles. Cinq d’entre elles, ont déjà installé des cellules photovoltaïques sur l’ensemble des toitures de leurs sites de production. Pour les autres entreprises, elles boucleront leurs installations en février prochain et commenceront elles-aussi à produire avec une énergie propre », ajoute Adil Raiss, qui pilote le chantier, et pour qui, la décarbonation est aussi un enjeu énergétique et économique. « Décarboner, c’est dépendre moins des énergies fossiles, c’est aussi non seulement contribuer à l’indépendance énergétique du Maroc, mais c’est aussi réduire nos coûts de production et par ricochet, rendre notre industrie plus compétitive.
Aujourd’hui, tout un dispositif d’accompagnement de l’industrie marocaine dans ce sens, a été mis en place. Maroc PME, par exemple, dans le cadre de son programme d’appui à la décarbonation des PME industrielles, subventionne l’installation photovoltaïque à hauteur de 30 % », précise le Président de la CGEM Nord, qui appelle tout de même le gouvernement au renforcement du dispositif des subventions et à la simplification des procédures. Il faut dire, que la décarbonation de l’industrie marocaine est un enjeu qui est au cœur de la transition énergétique voulue par le Royaume. « Quand on parle de décarbonation de l’industrie marocaine, ce n’est pas du greenwashing. C’est dans l’intérêt bien compris des opérateurs qui sont installés dans le Royaume. Et c’est aussi dans l’intérêt bien compris de l’État tant sur le plan économique qu’environnemental », assure Hicham Guedira, Directeur des infrastructures au ministère de l’Industrie et du Commerce.
Hassan Sentissi : Président de l’Association marocaine des exportateurs (Asmex)
« Le Maroc offre un contexte favorable aux industriels pour réussir cette transition. Seulement, la clé de réussite réside dans le niveau d’engagement et de prise de conscience des industriels et des exportateurs qui auront beaucoup à gagner après la mise en œuvre de cette taxe. »
Des chantiers à la pelle !
Pour réussir le pari de la décarbonation, le Département de l’Industrie a ouvert plusieurs chantiers. Parmi eux, le « War Room Green Economy » lancé le 7 septembre dernier, avec pour objectif de promouvoir un écosystème performant dédié au développement de projets verts, créateurs d’emploi et soutenant l’industrie nationale. La nouvelle structure multipartite vise la mise en place d’un cadre attractif pour l’émergence d’un écosystème favorable à l’économie verte. Cet écosystème, basé à l’Agence Marocaine pour l’Efficacité Énergétique (AMEE), devra permettre de générer de l’emploi pérenne, de soutenir l’industrie marocaine à substituer les importations et augmenter les exportations tout en décarbonant ses process, d’améliorer la balance commerciale et de relancer l’économie post-covid à travers une banque de projets.  
Le ministère avait, en outre, procédé en janvier dernier avec l’Agence Nationale pour la Promotion de la PME (Maroc PME), au lancement du programme « Tatwir croissance verte » pour l’appui à la décarbonation des TPME industrielles dans le cadre de la relance industrielle (2021-2023). Ce programme, déployé à travers Maroc PME et l’AMEE, vise à accompagner les TPME industrielles dans leurs démarches de développement de process et produits décarbonés et à appuyer l’émergence de nouvelles filières industrielles vertes et la réduction de la pollution industrielle.Financièrement, ce programme apporte un soutien (voir encadré) de l’ordre d’un milliard de DH à l’investissement des TPME industrielles dans le domaine de l’économie verte. 
Dans l’accompagnement à la décarbonation, d’autres lignes de financement comme la Green Value Chain (GVC) et la Green Economy Financial Facility, sont mises en place par les partenaires européens avec des institutions financières partenaires. Elles sont établies pour permettre aux PME de financer des technologies vertes qui visent la gestion des ressources, les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique. Pour rappel, le programme Green Economy Financial Facility compte plus de 150 institutions financières partenaires dans 27 pays et plus de 20.000 clients bénéficiaires. Ainsi, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et ses partenaires, ont signé plus de 5 milliards d’euros. Il est estimé que l’opération dans sa globalité a permis d’éviter des émissions équivalentes à 9 millions de tonnes de CO2 par an, avec une réduction de la consommation électrique de 30 millions de MWh par an. 
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Dans le Royaume, à travers les différents programmes mis en œuvre (Morseff 2015-2019, Green Value Chain lancé en 2019 et GEFFII lancé en 2020), la BERD aura financé 360 millions d’euros de lignes de financement vert, d’ici fin 2025. Pour pousser les industries à miser sur de nouveaux modèles de production durable, l’accompagnement de l’Etat aux entreprises pour la compensation des surcoûts engendrés par l’adoption des nouvelles technologies vertes est assurément aussi incitatif. Aussi, le ministère de l’Industrie œuvre de concert avec la Fondation Mohammed VI pour l’environnement, l’AMEE, la CGEM et le département des énergies et des mines pour mettre en place un mécanisme permettant aux entreprises d’établir un bilan carbone.
En outre, le Royaume travaille sur un projet de mise en place d’une norme marocaine reconnue au niveau européen pour évaluer le bilan carbone des entreprises nationales. Selon une source proche du ministère de l’Industrie, ce projet avance bien et attend que l’Europe fixe les points à calculer. Parallèlement, le Royaume discute avec l’Union Européenne un pacte vert qui liera les deux parties. 
Suite également à la découverte du gaz naturel dans son gisement de Tendrara, la société britannique Sound Energy fournira du GNL aux industriels marocains via la société Afriquia Gaz, avec qui elle a conclu en juillet un accord de vente de GNL. Les industriels locaux qui vont pouvoir non seulement bénéficier d’un produit (méthane) au pouvoir calorifique par kilogramme beaucoup plus élevé que celui du propane ou du butane, mais aussi et surtout augmenter leur compétitivité avec un produit dont l’empreinte carbone est des plus faibles. Aujourd’hui également, la tutelle entend faire jouer un grand rôle aux infrastructures en matière de décarbonation. «Actuellement, la planification des infrastructures industrielles s’appuie sur la composante énergétique. Chaque nouveau projet de zones d’accélération industrielle implique une alimentation en énergie renouvelable, et si possible une alimentation directe quand l’assiette foncière le permet », indique Hicham Guedira.
Toutefois, ajoute-t-il, le ministère réfléchit plus globalement, en collaboration avec la Banque mondiale, à un Label national des zones industrielles pour aller vers des parcs éco-industriels. «Il ne s’agit pas seulement d’alimenter l’industrie en énergies issues de sources renouvelables, mais aussi de maximiser l’utilisation des “Utilities” durables, de mettre en place des mécanismes de récupération de chaleur et de matériaux, d’introduire une traçabilité des déchets et de faciliter leur réutilisation et  maximiser le traitement des effluents, notamment par des projets de STEP et de boues activées», précise-t-il. «Tous ces chantiers tendent en effet à rendre l’industrie marocaine à la fois décarbonée et compétitive», dit-on du côté du Département de l’Industrie.
Du côté de la CGEM, le patronat se penche sur l’élaboration et le déploiement, d’une feuille de route pour accompagner les entreprises dans leur démarche de décarbonation et d’appréhender au mieux l’entrée en vigueur des nouvelles mesures aux frontières de l’Union européenne. La CGEM a, également, mis en place un outil à la disposition des entreprises pour la réalisation du bilan des émission de gaz à effet de serre. En vue de préparer les entreprises marocaines aux mutations en cours, notamment les nouvelles contraintes fixées par les pays de l’Union Européenne, le patronat mène actuellement, avec le soutien de l’Agence Néerlandaise pour l’Entreprise RVO et la participation des parties prenantes concernées, une étude pour définir une feuille de route nationale pour la mobilité électrique et durable. 
Pour l’heure, si les industriels marocains sont dans l’attente de plus de détails quant au nouveau mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, ils s’y préparent activement avec l’aide des institutionnels. «Le Maroc offre un contexte favorable aux industriels pour réussir cette transition. Seulement, la clé de réussite réside dans le niveau d’engagement et de prise de conscience des industriels et des exportateurs qui auront beaucoup à gagner après la mise en œuvre de cette taxe. C’est pour cela d’ailleurs, que nous multiplions les actions de sensibilisation de l’ASMEX», souligne Hassan Sentissi, Président de l’Association marocaine des exportateurs (Asmex).
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Pourtant, avec sa taxe carbone aux frontières, l’Union européenne est accusée de «protectionnisme» et de «discrimination» par plusieurs pays émergents. Selon la Cnuced, l’agence des Nations unies qui représente les pays en développement, la Russie, la Chine, la Turquie, l’Ukraine, l’Inde et le Brésil seront les plus touchés par cette taxe, qui devrait s’appliquer dans un premier temps aux importations d’engrais, d’acier, d’aluminium, d’électricité et de ciment. Celle-ci « pourrait rediriger les flux commerciaux vers des pays où la production est moins polluante, mais aura peu d’effet sur le réchauffement climatique», estime la Cnuced.

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