Entre le Nouveau Modèle de Développement et la décarbonation, le dénominateur commun reste la mise en œuvre effective. Toutefois, les questions de financement pour l’un, et les chantiers structurels (Label carbone) pour l’autre, plombent l’élan. Yassine Elamine, directeur Audit et Certification à SGS Maroc, et Expert en certification énergétique, dépeint, dans cette interview exclusive, la situation et énumère des solutions concrètes.
Industrie du Maroc Magazine : L’un des principaux challenges du Nouveau modèle de développement reste son financement. Quels sont, selon vous, les leviers à embrayer pour lever cet obstacle ?
Yassine Elamine : Pour financer le Nouveau Modèle de Développement (NMD), le Maroc devra, c’est sûr, déployer des ressources financières importantes. C’est un fait. Un autre fait étant que le Royaume recourt déjà fortement à la dette. Quant au budget de l’Etat, il représentera plus de 40% du PIB en 2022. A titre comparatif, la France est autour des 20% pour son budget. En somme, les indicateurs de la dette marocaine se détériorent, mais nous pouvons encore utiliser ce levier durant la phase d’amorçage du NMD.
Toutefois, d’autres moyens d’imposition et de financement devront, à terme, être exploités. De ce fait, améliorer l’attractivité des Investissements Directs Etrangers (IDE) et l’encouragement de la mobilisation des capitaux privés marocains seront sans doute des pistes à considérer. Pour rappel, les indicateurs de performance définis par la Commission Spéciale sur le Modèle de Développement (CSMD), sont assez significatifs. Ils visent, à titre d’exemple, le doublement du PIB par habitant d’ici 2035. Autant vous dire que cela est très ambitieux, mais ça reste atteignable.
L’élargissement de l’assiette fiscale est de plus en plus évoqué. Cela pourrait-il être une option efficace en l’état actuel des choses ?
Les Etats n’ont pas une multitude de mécanismes quant au recueil des fonds nécessaires à leurs projets de développement. Au Maroc, plus de 85% des ressources de l’Etat proviennent des impôts directs et indirects ainsi que des droits de timbres. En clair, il serait aujourd’hui difficile d’introduire de nouveaux impôts. Aussi, l’une des pistes, tel que recommandé par les dernières assises nationales sur la fiscalité, est l’élargissement de l’assiette fiscale. Pour cela, le relais naturel serait d’augmenter la part de l’emploi formel et de développer l’adhésion à l’auto-entrepreneuriat.
 Il faut déjà souligner que l’attractivité de ce statut d’auto-entrepreneur peut être davantage renforcée à travers la simplification des procédures. Mais le Maroc reste confronté à une grande contrainte empêchant aujourd’hui l’intégration du secteur informel dans l’assiette fiscale. Et ce problème est l’analphabétisme, car de nombreux auto-entrepreneurs ne savent malheureusement ni lire ni écrire. C’est un sujet à débattre. Un autre moyen pour l’Etat de contrôler les flux financiers échappant à l’assiette fiscale est la digitalisation des opérations en cash. C’est un sujet d’actualité au niveau de Bank Al-Maghrib avec une réflexion en cours autour de l’e-dirham.
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La question énergétique peut-être un frein ou un accélérateur à l’industrialisation. Dans un contexte de décarbonation généralisée, Quel est votre regard sur l’effervescence qui a cours, pensez-vous que le tissu industriel marocain soit suffisamment préparé à cette mutation ?
Absolument. D’ailleurs les enjeux énergétiques ont toujours été considérés par les pays industrialisés comme des enjeux de souveraineté. Si bien que le fait d’avoir à disposition, ou de sécuriser une source d’énergie, est un facteur clé de succès indéniable à l’évolution de l’industrie et de la technologie d’un pays. Rajoutez-y le prix auquel vous produisez votre KWH, et cela impacte directement votre compétitivité au niveau des marchés à l’export. Au Maroc, il est vrai qu’il y a une prise de conscience sans précédent concernant le sujet de la décarbonation. Mais aujourd’hui l’industriel marocain manque d’accompagnement et de soutien.
Les fédérations professionnelles doivent accompagner au plus près leurs adhérents et soutenir les efforts de l’Agence Marocaine pour l’Efficacité Energétique (AMEE). Nous pouvons par exemple consacrer une partie des budgets liés aux diagnostics stratégiques et à l’ingénierie de formation, qui comptabilise une enveloppe de 200MDH – le budget étant déjà là – aux problématiques énergétiques et de décarbonation.
En résumé, pour répondre à votre question, non l’industrie marocaine n’est pas préparée. Mais le meilleur moyen de pression reste la réglementation et l’imposition des clauses d’énergies vertes dans le cahier des charges des donneurs d’ordres, comme nous pouvons le voir au niveau du secteur du textile par exemple.
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On a tout de même l’efficacité énergétique qui permet de jauger la disposition des entreprises à adopter les bonnes pratiques. Que disent les chiffres à ce sujet ? Quel est le rapport du tissu industriel vis-à-vis de l’ISO 50001 ?
Tout à fait. L’efficacité énergétique reste un axe stratégique vers la décarbonation. C’est devenu une priorité nationale suivant les derniers rapprochements survenus entre l’AMEE et le Ministre de la Transition énergétique. Les professionnels du secteur observent ce changement d’un bon œil car il sert à la création de plus de synergie. Par ailleurs, il permettra un meilleur suivi de cet axe essentiel du Nouveau Modèle de Développement. Bien ficelés, à l’horizon 2030, ces efforts devraient réduire de 145 milliards de DH, la facture énergétique du Maroc. Cependant l’adoption de la norme ISO 50001 n’est pas populaire, car seuls les certificats émis par l’IMANOR (Institut Marocain de Normalisation, NM ISO) permettent aux sociétés d’être exemptées des audits énergétiques obligatoires. Ces certificats ne sont pourtant pas reconnus par les instances d’accréditation internationales.
Des chiffres officiels nous n’en disposons malheureusement pas beaucoup. Les organismes d’audit énergétique se comptaient sur les doigts d’une main au lancement du programme en décembre 2019. Maintenant ils sont plus d’une vingtaine. Toutefois, nous ignorons le nombre de sociétés éligibles aux audits énergétiques obligatoires, ni celles s’étant conformées à cette règlementation.En fait, plus de transparence permettrait de mieux suivre les avancées effectuées dans ce domaine.
Il est évident que cette transition énergétique n’est pas synchronisée. Comment est-ce qu’elle s’amorce selon les secteurs et les entreprises ?
 Hormis les grandes multinationales disposant en interne d’indicateurs ESG (Environnementaux, Sociaux et Gouvernementaux, Ndlr) leur permettant d’améliorer leur attractivité sur les marchés, rares sont les entreprises marocaines adoptant d’elles-mêmes cette démarche de transition énergétique. Aussi, l’AMEE, en collaboration avec d’autres acteurs institutionnels comme Maroc PME ainsi que des acteurs privés tels que des banques ou institutions internationales, propose des solutions d’accompagnement aux industriels. Donc, comme vous l’avez bien précisé, cette transition n’est pas synchronisée. L’industriel marocain, dans la majorité des cas, agit sous la contrainte de la règlementation et de l’incitation fiscale.
Face à l’exigence de décarbonisation, le Label Carbone tant attendu par les acteurs, tarde à sortir. De votre avis d’expert, à quoi pourrait-être dû ce blocage, et comment le résorber ?
C’est là que le bât blesse. Notre organisme national d’accréditation, le SEMAC (Service Marocain d’Accréditation, Ndlr), n’a pas encore réussi à obtenir la reconnaissance internationale. Par conséquent, tout label développé localement par nos instances nationales ne sera pas reconnu hors Maroc. Il faut que nous agissions très vite, car à partir de 2023 (demain !) nos exportations seront soumises à une taxe carbone. Aussi, l’étape première est de pouvoir calculer le bilan carbone des produits marocains. Pour cela un label ou une norme accréditée devra être utilisée afin d’être acceptée dans les marchés de l’export européens. Pour débloquer rapidement la situation, les représentants de nos autorités locales en charge peuvent se tourner vers les organismes certificateurs internationaux accrédités, afin de développer un label reconnu spécifique aux exigences européennes et internationales ou utiliser les normes déjà en place tel que l’ISO 14064.
Diplômé de l’Ecole Centrale de Paris, Yassine Elamine est Ingénieur Industriel de Formation.Comptant une dizaine d’année dans l’accompagnement à la certification QSE, il dispose d’une expertise réputée dans la certification énergétique. Directeur Audit & Certification à SGS Maroc, il est également auditeur du cycle supérieur Comptabilité et de Gestion de l’ISCAE.
Frère John



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