La presse aime les « petites phrases » et les « annonces flash« , ce que les politiques savent et lui en servent à foison. Restant dans le domaine de l’énergie au Maroc, force est de constater qu’en annonçant, sans les bémols nécessaires, que « le Maroc va faire 20% d’économies d’énergie à l’horizon 2030« , Leïla BENALI, Ministre actuelle (affiliée RNI) de la Transition Énergétique, a repris le même mode de « communication flash » que Mr. Aziz RABBAH, ex-Ministre (affilié PJD) de l’Énergie.
On ne sait si la phrase a été tronquée ou pas mais les journalistes les plus prudents se sont abstenus de commenter ce genre d’annonces et le commun des citoyens marocains d’aujourd’hui, éduqué mais néophyte, de se demander si la consommation d’énergie du Maroc ne va pas baisser en 2030 !
Ce genre « d’annonces flash » suscite toutes sortes de réactions allant du scepticisme à l’égard du chiffre jusqu’à l’admiration à l’égard des prouesses du pays sans compter ceux que cela n’inspire qu’indifférence. Ne pouvant rien faire pour ces derniers, il serait peut-être bon de pallier à l’induction en erreur que manifeste l’annonce : « le Maroc va faire 20% d’économies d’énergie à l’horizon 2030« .
Les lecteurs ayant un tant soit peu de culture économique sont les plus sceptiques car ils savent que les pays en voie de développement ont une consommation d’énergie corrélée à leurs revenus et que, de ce point de vue, une telle annonce serait plutôt une mauvaise nouvelle. Quel est donc le truc qui se cache derrière cette annonce ?
Les pourcentages sont supposés simplifier la vie mais encore faut-il connaître à quoi se réfère le 100% ? Il n’est pas évident de parler de pourcentage d’économies d’énergie dans un pays dont la consommation augmente continuellement. De même que l’on parle de réchauffement climatique par rapport à la moyenne globale des températures de 1960 à 1990, dans les pays comme le nôtre, on ne peut parler d’économie d’énergie que part rapport à une évolution de référence « si tout avait continué comme avant« . Au Maroc, il est légitime placer cette « évolution de référence » à la période antérieure à 2008 (1977 à 2007) puisque c’est là qu’a été établie la Stratégie Énergétique ainsi que les premiers scénarios à l’horizon 2030.
Les agrégats sont tirés de plusieurs sources officielles[i], [ii], [iii], [iv], [v], [vi].
Comment faire des fausses nouvelles avec de vraies informations
La Figure 1 montre l’évolution de la consommation énergétique du Maroc (en bleu) durant les quarante dernières années ainsi que celle de la moyenne de sa croissance annuelle durant les cinq années précédentes (en rouge). L’énergie totale est en fait préalablement calculée en convertissant tous les produits énergétiques consommés dans le Royaume en tonnes d’équivalent pétrole via leur pouvoir calorifique ou leur facteur de conversion, selon le cas. Cette énergie totale inclut donc l’électricité qui est une partie de ce tout.
fig1
Figure 1 Evolution de l’énergie totale consommée au Maroc, en milliers de tonnes d’équivalent pétrole
Un Maroc qui ferait « 20% d’économies d’énergie à l’horizon 2030 » verrait sa consommation d’énergie descendre là où se trouve le cercle bleu, ce qui ne se produirait, qu’à Dieu ne plaise, que si la Maroc subissait une catastrophe… et il n’y aurait vraiment pas de quoi pavoiser ! Là, on voit bien que si les Ministres n’ont pas le temps de préciser leurs pensées et que la presse ne se donne pas la peine de comprendre pour expliquer, on se trouve avec des fausses nouvelles qui circulent, officielles qui plus est !
Rétablir la réalité
Dans un précédent article[vii], nous avons montré que nos consommations d’énergie et d’électricité sont corrélées à nos revenus et qu’il suffit de faire des hypothèses plausibles de croissance économique, pour prévoir une évolution acceptable de la consommation d’énergie ou d’électricité.
fig2
La Figure 2 montre l’évolution dans le temps de nos consommations réelles d’énergie et d’électricité (cercles noirs) ainsi que deux modèles d’évolution (courbes noires en trait plein ou en pointillés) extrapolés à 2030 avec les mêmes hypothèses d’évolution future du PIB que dans l’article précité7 :
Figure 2 Evolutions de l’énergie totale et l’électricité nette annuellement appelée (en noir) et des gains d’énergie par rapport à « l’évolution de référence » [1977, 2007] (en rouge)
Ainsi donc, on voit bien que « le Maroc va faire 20% d’économies d’énergie à l’horizon 2030 » est complètement inexact à moins, peut-être, d’affubler ces économies d’un adjectif, comme « économies d’énergie relatives« , ce qui resterait encore vague mais qui aurait le mérite de ne pas être inexact.
Est-ce donc cela que l’on désigne par gain d’efficacité énergétique ?
Non, au sens économique, l’efficacité énergétique est l’aptitude d’un pays à créer de la richesse pour une consommation d’énergie donnée. C’est donc le rapport des revenus du pays (en unités monétaires constantes) à l’énergie qu’il consomme qui peut être l’ensemble de l’énergie ou l’énergie électrique seule. Il vaut mieux se référer aux livraisons d’électricité assurées annuellement par l’ONEE-BE qui sont un meilleur Proxy de la consommation finale d’énergie électrique car l’électricité nette appelée dépend trop de l’évolution des rendements de transport et de distribution[viii]. Gagner en efficacité énergétique signifie générer plus de richesses avec la même énergie consommée.
La Figure 3 montre la variation moyenne (courbes bleues) des valeurs annuelles réelles (losanges bleus) de l’énergie (graphique de gauche) et de l’électricité (graphique de droite) en fonction du PIB. Quant aux deux courbes rouges, qui se réfèrent aux échelles de droite des deux graphiques, elles montrent la variation moyenne de l’efficacité énergétique (graphique de gauche) et de l’efficacité électrique (graphique de gauche).
Le PIB annuel des quarante dernières années (en Dh constants de 2007) est à plus 99% globalement corrélé par les courbes bleues avec une erreur ponctuelle ne dépassant pas 5%.
fig3
Figure 3 Variation du PIB en fonction de l’énergie (gauche) et des livraisons de l’ONEE (droite)
La forme en « U » des courbes rouges de la Figure 3 montre deux phases :
Conclusion
Utiliser des phrases trop courtes pour désigner des choses complexes mène à des informations inexactes qu’un commentaire journalistique ne peut qu’amplifier ou déformer.
Par Amin BENNOUNA (sindibad@uca.ac.ma)














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